Les gens des Buttes : un projet

C’est d’abord pour moi. Il y a le plaisir du déclenchement, cet instant si furtif qu’on ne peut que s’en souvenir. C’est vrai partout, pas qu’au parc des Buttes Chaumont, évidemment. Mais dans cet improbable parc, là, dans un quartier marqué par toutes les époques entre Haussmann et Delanoë, il y a une ambiance particulière, pittoresque pense-t-on à première vue en se demandant si l’on fait là bon usage d’un mot que l’époque utilise trop pour que ce soit toujours à bon escient.

Là, on voit des parents qui s’offrent un moment de répit pendant que leurs mouflets jouent sous le regard amusé des vieux qui papotent sur un banc. On en oublie l’époque, on en oublie que les sociologues ont adossé une lettre à chacune des générations qui se croisent ici. Des sociologues ou des marketeurs, on ne sait plus trop.


Si on regarde les 6 dernières années, les périodes pendant lesquelles j’ai pris le plus de photos aux Buttes correspondent à des besoins impérieux de quiétude. En 2012, quand je comprenais définitivement que les médecins ne diraient jamais que ça n’arriverait jamais. Venir dans le parc, regarder les parents si heureux de pousser leurs bambins sur les balançoires, observer à travers l’objectif ce que jamais je n’aurai le bonheur de connaître, passer du conditionnel au futur, une vie sans enfant, le calme du parc, hors du temps. Je ne suis sûrement pas le premier à y venir pour sécher les larmes de mes jamais.


Si on regarde les 6 dernières années, on retrouvera mon placard, celui dans lequel Sanofi m’a collé, l’histoire banale qui peut atteindre n’importe qui, un bon sujet pour sociologues, un peu moins pour les marketeurs. Soyez flexibles ou soyez broyés, drôle d’époque un peu tordue parfois. Là aussi le calme du parc aide à retrouver le sien, pas assez, forcément, mais l’époque fait dire que c’est mieux que rien, que c’est quand même mieux qu’au temps d’Haussmann.


Si on regarde les 6 dernières années, on retrouve deux épisodes neigeux importants et le merveilleux qui va avec, on retrouve le parc au petit matin couvert d’une épaisse couche de neige, ce plaisir à chaque fois se répète quand vos pas les premiers viennent fouler ce paysage trop rare. Le temps de quelques heures ou de quelques jours il n’y en a plus que pour le bordel parisien, avec les mots idiots que l’époque a créé, comme épisode neigeux ou naufragés de la route. Il a neigé, j’avais le nez collé à la vitre, mis mon réveil à 5h du matin, enfilé mes chaussures de montagne, celles qui traînent dans le dressing et qu’on n’utilise presque jamais ; je suis sorti dans le froid avec mes appareils. C’était beau.


Si on regarde les 6 dernières années, on retrouve cette urgence du printemps 2016, avant que je ne donne mon rein gauche à mon frère, l’urgence de faire toujours plus de photos parce qu’il y avait cette peur irrationnelle de ne pas survivre à quelque chose de finalement tout à fait bénin. L’opération avait lieu le 29 avril, la peur s’était cristallisée au début du mois de mars quand j’avais réglé la question du placard pharmaceutique. Il aura fallu attendre mi-juin et l’assurance que le rejet n’avait pas endommagé le rein de Remi pour que cette frénétique recherche de quiétude ne cesse. 


Ces 6 années de photographies dans le parc des Buttes Chaumont sont une réponse au constat que nous faisons tous dans notre quotidien : tout va trop vite. La ville particulièrement va trop vite, la nouveauté est élevée en nécessité, partout, toujours, tout le temps. Drôle d’époque dans laquelle la vie d’un parc urbain comme celui-ci semble être une faille délicieuse pour qui s’amuse à l’observer. 


Voilà ce que ces photos racontent, voilà la démarche qui n’en est pas une, l’image pour la quiétude, les gens des Buttes qui racontent si bien notre époque, qu’ils soient de passage, habitués, qu’ils soient mécontents d’être pris en photo, qu’ils en oublient la présence de leur téléphone ou au contraire qu’ils troublent la mélodie aviaire ambiante ; j’aime à penser que les gens des Buttes viennent aussi ici pour mettre de côté tout ce que l’époque fait trop vite. 


Comment conclure ? En se disant qu’il y a d’autres projets, d’autres envies qui me trottent dans la tête. D’autres photos, évidemment, d’autres folies, bien sûr. Mais avant de passer à la suite, il faut conclure ce bout d’histoire, la mienne, la notre, la votre, l’histoire de gens qui aiment leur époque aussi quand elle s’autorise à ralentir. Ce projet, j’ai envie de le coucher sur papier, pour moi, bien sûr, et pour vous aussi, pour la quiétude de ces images. 


A suivre